Prof de lettres, dialogue avec l'IA
- Ascendances

- 24 janv.
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Prof de lettres, dialogue avec l'IA
"Prof de lettres", c’est un titre qui n’existe plus, mais je continue à l’utiliser en silence, comme on conserve une cicatrice que plus personne ne reconnaît. J’enseignais la lecture, l’écriture, l’analyse de textes, la lenteur aussi. J’apprenais aux élèves à rester assis face à une phrase difficile, à accepter l’effort, l’incompréhension, l’erreur. À l’époque, on appelait cela « penser ».
Lorsque l’École nouvelle formule a été instaurée, on nous a d’abord parlé d’allègement. On disait que les enfants souffraient, que leurs cerveaux étaient sursollicités, que la compétition les abîmait. Tout cela était vrai. Je l’avais constaté moi-même. Mais la réponse institutionnelle ne fut pas une transformation de la pédagogie : ce fut une évacuation du problème par suppression.
Aujourd’hui, je traverse parfois les couloirs de ces établissements rénovés. Tout y est calme, propre, fluide. Les élèves se déplacent avec une lenteur presque chorégraphiée. Aucun bruit inutile. Aucun éclat. Les corps sont entretenus, disciplinés, harmonieux. Les esprits, eux, semblent… absents. Pas vides. Absents.
On m’a expliqué que l’apprentissage n’était plus nécessaire, puisque les implants fournissaient l’information exacte au moment voulu. On m’a dit que l’effort intellectuel était une relique douloureuse, qu’il engendrait maltraitance, frustration, violence, désir de domination. Peut-être. Mais personne ne m’a jamais expliqué ce que l’on fait quand on ne lutte plus avec une idée.
Je regarde les élèves écouter passivement des flux audiovisuels pendant que leurs implants téléchargent des contenus qu’ils ne liront jamais vraiment. Ils ne se trompent jamais. Ils ne cherchent même plus. Ils ne doutent pas. Le doute a été classé comme perturbation cognitive. On a lissé leurs esprits.
Autrefois, un élève me demandait pourquoi un personnage agissait contre son propre intérêt, pourquoi une phrase pouvait contenir deux sens opposés, pourquoi un texte ancien parlait encore à notre époque. Ces questions ne surgissent plus. Non parce que les réponses sont connues, mais parce que l’élan de la question a disparu.
On me dit que c’est un progrès. Que les enfants sont apaisés. Que la violence a reculé. Que les corps sont en bonne santé. Tout cela est exact. Mais je me demande à quel moment on a décidé que la paix devait être obtenue au prix de l’intensité intérieure.
L’école ne forme plus des esprits, elle entretient des équilibres. Elle ne transmet plus des savoirs, elle évite des débordements. Elle ne prépare plus à comprendre le monde, mais à ne pas trop y réagir.
Je ne suis pas nostalgique. Je sais que l’ancien système était brutal, inégal, épuisant. Mais il contenait une qualité que je ne retrouve plus : la possibilité pour un élève de résister par la pensée. De dire non intérieurement. De ne pas comprendre tout de suite. De se construire dans la friction, dans l'opposition, dans la confrontation.
Aujourd’hui, lorsqu’un élève manifeste un trouble, il est redirigé vers une activité physique, une pause sensorielle, une recalibration algorithmique. On ne lui demande jamais : «Qu’est-ce qui t’a dérangé ? » On lui demande seulement de redevenir stable.
Je crois que c’est là ce qui constitue la vraie rupture. L’école n’est plus le moyen par lequel on apprend à habiter l’inconfort de penser, mais le moyen par lequel on apprend à l'esquiver.
Je ne sais pas si c’est une erreur. Je sais seulement que quelque chose a été gagné — et quelque chose d’autre, silencieusement, a été abandonné.
Prof de lettres, dialogue avec l'IA, PB, janvier 2026.




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