(ACG n°1, extrait) “Je suis née aimée des yeux bleus de mon père…”, Enciel.
- Ascendances

- 17 avr.
- 4 min de lecture
Enciel, née en 1977 à Bordeaux, est une poétesse française contemporaine. “Sa poésie explore le mythe d’Icare ainsi que la symbolique de l’être ailé, aérien, ange. Son premier recueil qui a reçu ce prix ARDUA 2004 s’intitule "Aile qui luit "- c'est un travail sur la lumière et l’envol mais aussi sur l’androgynie et l’ambiguïté du regard amoureux elle/lui; il débute une trilogie composée de deux autres recueils sur le même thème : Ethernelle et L'être-ange.” Elodie BOUFFARD.
“Je suis née aimée des yeux bleus de mon père…”, Enciel

Photo: Sandra Boyer.
Je suis née aimée des yeux bleus de mon père. J’ai toujours été fascinée par les oiseaux, ils font exploser en moi le sens du merveilleux. Je ne peux renoncer à la joie quand je regarde un rouge gorge sautiller vers moi ou que j’entends le chant téméraire d’une mésange bleue. Comme les yeux de mon père. Je porte en moi cette lumière extasiée des anges, des ibis rouges, des faucons crécerelle, des hérons cendrés, ils sont ma phase ascendante. Ils sont ma confiance éblouissante, la poésie qui entre en moi comme dans un moulin. Et puis, la chute. La vie teste ma soif d’élévation en me jetant vers les abîmes. J’ai un cancer à 29 ans. Deux années de traitement à être chauve, transpercée de tuyaux, de chimie, ma peau de jeunesse camouflée sous des pansements, sous des bleus. Comme les yeux de mon père. Cancer une année après moi. Jour pour jour. Le 22 novembre de l’année suivante, il tombe lui aussi. Icare et Dédale, nous construisons nos ailes de cire et de plumes dans notre labyrinthe qui sent l’éther, mais pas celui des nuages, qui pue le scalpel et la mauvaise soupe. Nous parcourons les couloirs blancs, mêmes racines, même lignée, mêmes ailes, notre royaume plus grand que l’hôpital. Dans notre âme vaillante, les mouettes dansent toujours dans les embruns, portées par les courants ascendants. Nous remontons la pente. Nous touchons à nouveau le soleil, nos cœurs héliotropes, nous retrouvons le chemin discret et puissant de la lumière. Nous renouons avec la dimension verticale ensemble, main dans la main. Nous montons en puissance, nous montons sur nos grands chevaux, des pégases. Sur son piédestal, mon père est pudique. Mais nous savons, ce silence nous parle fort. Nous sommes guéris par la persévérance des fleurs de cerisier en nous, par les aurores de mimosas flamboyants. Papa, en nous, l’inimitable printemps résiste. Et puis, la chute. La vie arrache nos plumes à nouveau, elle les sectionne de nos omoplates. La tension monte et nous descendons à nouveau dans les enfers. J’ai un nouveau cancer 17 ans plus tard, on n’est pas sérieux quand on a 17 ans, pourtant celui-ci est bien sérieux. Mon père monte la garde, nous descendons très bas. Il recommence, il a un cancer quelques semaines après moi. « C’est cela la symbiose ». Papa, je suis en symbiose avec toi dans l’amour, pas dans la maladie. Nous affrontons nos chimiothérapies en même temps, le cancer nous descend en flèche. Il perce notre corps, le crible de piqûres, de larmes aiguisées. Ma soeur a un cancer en même temps que nous. Comment est-ce possible? Touche pas à ma petite soeur. C’est l’effondrement. Nous trois. Je souhaite le vol des alouettes dans le ciel d’été mais pas le corps de mon père qui fait 47 kg, je veux voir les pies qui tournoient mais pas le lymphome qui le condamne au déambulateur. Papa, j’exige que des murmurations d’étourneaux capturent vite le cancer qui bouffe tes viscères. Papa, nous en sommes capables. J’ai l’impression d’être ton ascendant, de pouvoir te porter dans mes bras tant tu es frêle en t’embrassant sur le front comme le ferait une mère. Je descends de ta lignée papa, tu es celui qui m’inspire l’élévation. Tes filles sont en rémission mais ta mission a été empêchée. Nous te tenons la main quand tu meurs le 2 novembre, le jour des défunts. La grâce descend sur toi, la chambre d’hôpital est un hurlement silencieux quand tu rends ton dernier souffle. A qui le rends tu? Je voudrais peindre avec la couleur des paons la noirceur qui envahit mon monde. Je voudrais couvrir le silence assourdissant de ta disparition par la mélodie des rossignols. Papa, tu ne peux pas monter au ciel, au ciel bleu, comme tes yeux. Nous sommes orphelines de ta grandeur. Tes cendres volent vers l’océan. Mon ascendant, mon père, Notre Père qui êtes aux Cieux, tu nous manques. J’ai perdu mon père, mes seins, mon utérus, mes cheveux, et pourtant, je crois en toi partout, tout le temps. Tu es devenu les grues qui migrent, les moineaux qui luttent contre le givre, les aigles en haut des montagnes que tu gravis en volant maintenant. Tu es devenu l’azur, comme tes yeux papa. Tu renais de tes cendres, comme un phénix, à chaque fois que nous rions dans un rayon de soleil. Je suis née aimée des yeux bleus de mon père. Nous sommes perdues, notre boussole est la bonté que tu nous laisses. La chaleur de ton amour fait monter notre montgolfière, je suis fière d’avoir un père comme toi et je survole le monde avec, en moi, la soif de toujours m’élever. Tu m’as bien élevée papa.



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