(ACG n°1, extrait) Le cap Tanat, Gérard Bastide.
- Ascendances

- 19 avr.
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Le cap Tanat, Gérard Bastide.

Des lemmings, avait-il d’abord pensé en entendant cette rumeur pour la première fois. Des centaines de personnes comme des hordes de lemmings se jetant à la mer en un gigantesque suicide collectif ? En trente ans de métier, il avait appris à vérifier ses sources. Mais l’époque en était finie de l’info objective et authentique.
Les thèses négationnistes, contre-vérités complotistes, dogmes alternatifs et autres opinions bidonnées avaient tellement envahi le champ du réel qu’il n’y avait plus de vérité indiscutable. A la place, un foisonnement de méta-réalités. Il avait perdu son boulot de journaliste à cause de tout ça. Tant d’individus regroupés en chapelles, en confréries, en sectes, cherchant à faire sens à l’intérieur de leurs pensées délirantes. Cette histoire du cap Tanat comme toutes les autres. Mais son intuition lui suggérait qu’il y avait peut-être dans cette affaire une matière intéressante. De toute façon, il s’était dit que ça lui ferait du bien de prendre l’air.
Une virée de quelques semaines. Nez au vent par les routes secondaires.
L’océan, les embruns marins. De l’authentique.
Bien avant d’atteindre l’océan et de percevoir le halètement bruyant du ressac, on commençait à sentir sa puissante présence. Une certaine tendresse de l’air, des cieux plus larges, comme lessivés puis rincés par les vents, des odeurs douces-amères d’algues qui chuchotaient l’approche du grand large. Ses poumons se firent plus amples, sa respiration plus profonde comme un soupir.
Aucun panneau officiel bien sûr, mais à quelques kilomètres du site les premiers flèchages lui confirmèrent qu’il touchait au but. Au fin fond d’une piste qui semblait
ne jamais finir, il déboucha enfin sur un immense campement installé en bordure de la falaise. De loin, on aurait pu croire à un festival rock. Une ZAD de bric et de broc qui tenait à la fois d’un marché éphémère, d’une casse automobile, d’un camp de réfugiés et d’un vide-grenier géant. Un gigantesque pèlerinage. Des familles mangeaient sous des bâches multicolores. Ici, des personnes de tous âges se tenaient par la main en formant un cercle de silence. Là, quelques mômes avaient improvisé une partie de ballon. Plus loin, des jeunes jouaient de la flûte ou reprenaient en chœur des refrains avec leurs guitares. Sur toute l’immense étendue des prés, des abris de feuillages, des tôles, des teepees bricolés de draps, des mâts avec des drapeaux, des rubans, des cerfs-volants. Un chapiteau déglingué. Des tours de fleurs et de branchages. Il fut impressionné par le calme manifeste qui régnait dans ce lieu malgré la foule. Des rires d’enfants, quelques appels, des discussions animées, des groupes de parole, le tout dans une authentique quiétude collective. Mobilisant toutes ses compétences de journaliste, il essaya de mettre en ordre ses premières impressions mais son cœur battait trop vite. Pénétrant plus avant dans cet immense caravansérail improvisé, il découvrit des lieux de culte, des stèles de quelques pierres levées avec des fleurs sauvages en couronne. Des galets peints. Des jardins du souvenir. Là, on avait édifié une construction rudimentaire de racines sur laquelle était fixée une croix rustique. Des sortes d’autels faits de pierres empilées. Çà et là, comme des ex-voto en plusieurs langues. Comme des oratoires qui auraient été édifiés par cent cultes différents. Tout ce que l’ humain peut concevoir de ses mains pour faire barrage à l’irrémédiable finiture de sa condition. Des figurines maladroites modelées en terre. Des rubans, des photos, des drapeaux de prière.
Des empilements de jouets multicolores. De nombreuses poussettes d’enfant sur lesquelles étaient peints des cœurs. Des chaussures empilées. Quelques voitures négligemment ouvertes, des camping-cars posés en désordre sur la pelouse. Sur la carrosserie de l’un d’eux, on avait apposé des empreintes de mains de toutes tailles avec de la boue ou de la peinture. Personne à l’intérieur, sinon des effets personnels totalement abandonnés qui livraient autant de minuscules parcelles d’intimité.
Les gens tournèrent à peine la tête pour le regarder passer sans curiosité particulière avec un regard singulièrement bienveillant et apaisé. Toute cette humanité disparate semblait s’être donné rendez-vous sur cette pointe extrême de terre dans l’attente d’on ne sait quel événement ultime. Une éclipse de soleil totale ? La venue de quelque messie ? Une fin du monde annoncée ?
À ce moment précis, une sensation imprévue s’empara de lui : il ressentit son pouls s’accélérer avec les mêmes pincements au cœur que lorsqu’il s’était trouvé pendant ses reportages en zone de guerre, juste derrière la première ligne de front. Il s’assit à même l’herbe pour tâcher de rassembler ses idées de façon cohérente et maîtriser cette excitation irrationnelle qui faisait tressaillir ses muscles. Les gamins jouaient, des jeunes chantaient, des groupes déambulaient posément et il lui semblait à présent être l’unique humain dans toute cette foule paisible à ressentir ces émotions négatives.
Son pouls s’apaisait peu à peu quand il entendit des applaudissements du côté de la falaise. Il s’approcha. Ce qu’il découvrit devait le bouleverser à jamais : entre deux haies de spectateurs, un couple et ses enfants couraient vers l’extrémité du cap en se tenant par la main. Arrivés au bord extrême du promontoire, sans un cri ils disparurent à ses yeux ! Les témoins du drame se dispersèrent sans hâte. Il se dirigea en chancelant vers l’endroit où la petite famille avait disparu. La pointe de la falaise se terminait comme une piste d’élan et s’ouvrait sur le vide. Il se mit à quatre pattes jusqu’au rebord extrême, mû par cette curiosité malsaine que partagent tant d’humains, le cœur soulevé par le vertige et chaviré par la scène à laquelle il venait d’assister. Au pied du cap l’océan roulait ses flots sombres de toute éternité. Il y avait bien cent cinquante, peut-être deux cents mètres de hauteur et aucune chance de réchapper d’un tel saut. Au pied de la falaise, allait et venait ce remuement d’eaux profondes, cette masse indifférente au sort des hommes qui s’était refermée sur eux comme un linceul liquide. C’était bien à un suicide collectif qu’il venait d’assister.
Il revint lentement sur ses pas, ouvrant et fermant les yeux à plusieurs reprises pour tâcher d’évacuer ce qu’il avait vu. Il lui semblait encore une fois être le seul parmi tous ces gens à éprouver ces émotions bouleversantes. Il aurait aimé les partager, mais avec qui ? Tous semblaient si apaisés... Un peu plus loin, quelques personnes faisaient la queue et attendaient patiemment devant un étal sommaire protégé du soleil par une bâche et encombré de boîtes de conserve, de quelques pains et des jerricans d’eau. Il revint à la réalité. Ah, se dit-il, un petit malin qui tâche de profiter de la situation. Il s’approcha à son tour du jeune homme jovial qui
semblait tenir la boutique.
— Excusez-moi...vous vendez...
— Non, répondit-il en souriant, je ne gère ce stock que depuis trois jours. Je remplace la fille qui s’est envolée dimanche dernier. Il n’y a rien à vendre, juste des denrées laissées par les précédents arrivants. Je tâche de rendre service en organisant la distribution et de satisfaire tout le monde en attendant mon envol.
Tout est à la disposition de tous. Gratuitement, bien entendu ! L’argent ne sert plus à rien ici, ajouta-t-il en clignant de l'œil.
— Envol ?
— Oui, c’est prévu pour la prochaine lune noire, pile dans une semaine. Le symbole m’a bien plu. Se déployer une nuit de lune noire, ça a de la gueule, n’est-ce pas ? En attendant, je me rends utile. Envol, ici c’est le nom que l’on donne à notre départ, notre fin, appelle-le comme tu veux. Je sais que de là où tu sembles venir on appelle plutôt ce choix un suicide. Mais le mot n’a pas cours ici. On préfère élan, voyage, appel, retour, le grand partir, le décollage. Traversée. Le gué. L’enfin. Moi c’est envol, tu vois ?
Le temps de l’échange, une voiture décapotable rouge s’était dirigée à vive allure vers la pointe de la falaise, accompagnée de quelques applaudissements. Sans freiner, le conducteur et la voiture disparurent à leurs yeux.
— Certains se jettent avec ce qu’ils ont de plus cher. Lui, c’était sa bagnole. Sans doute une ultime part de frime dans ce geste. Comme une sortie théâtrale. Sa dernière séquence. Les motivations des gens sont si diverses...
— Attends. Tu veux dire que tous les vivants ici présents, hommes, femmes, enfants ont décidé de mettre fin à leurs jours ? Tous ceux-là sont en sursis quoi?
— Oui. Certains prennent leur envol dès leur arrivée sans même prendre le temps de couper leur moteur ou d’une prière. Sur l’élan. D’autres retrouvent des connaissances perdues de vue, d’autres encore sympathisent, se rassemblent par confessions, dansent ou inventent des rituels, des styles de transes, des cérémonies collectives. D’autres s’accouplent des jours entiers par groupes au hasard des rencontres. Ou créent un orchestre éphémère, un mini-mausolée. Une œuvre d’art vouée à l’oubli de son créateur. Certains qui avaient la foi l’ont perdue. D’autres l’ont trouvée.
— Mais c’est fou ! Pardon. Je veux dire... Il n’y a pas de gourou ? (il pensait à ces sectes apocalyptiques aux Etats-Unis ou ailleurs qui se précipitaient par dizaines dans les flammes), de leader qui...
— Tu vois bien que non. Chacun parvient ici en toute connaissance de cause. Il n’y a pas de bourrage de crâne. Personne n’est obligé. Est-ce que j’ai l’air halluciné ? Sous psychotropes ? Nous sommes tous si différents... Notre seul point commun, si tu veux, c’est que nous avons tous pris en notre âme et conscience la décision de ne pas faire machine arrière. Nous considérons tous ici, malgré nos différences, que le système dominant qu’on nous impose à présent sur cette planète ne mérite plus de continuer. Nul chef, nul donneur d’ordre. Nous avons désappris à servir. Que peut bien nous offrir ce monde aujourd’hui ? Et nous, que pouvions-nous encore lui apporter de positif ? Tout est trop tard.
Chacun est ici en fin de vie, quel que soit son âge. Il y a aussi des personnes très âgées ou incurables, qui viennent ici avec l’immense réconfort de ne pas mourir seules. C’est important de savoir que tu n’es pas le seul à t’envoler le jour où tu l’as décidé.
— Et il n’y a personne qui recule au dernier moment ?
— Ah, écoute, je ne suis pas ici depuis assez longtemps pour te répondre. Et je n’y resterai pas assez longtemps. A ma connaissance, non. Chacun a fait un si long chemin pour parvenir jusqu’au cap. C’est un choix de vie si j’ose dire, passe-moi l’expression. Il y a aussi une forme, non pas d’émulation, mais d’encouragement à voir les autres sauter chacun à son tour sans regret.
— Mais les applaudissements ? On croirait une performance !
— Ce ne sont surtout pas des applaudissements à un spectacle morbide. Nous ne sommes ni des gladiateurs, ni des héros. Non, ce sont des hommages, comme lorsque l’on applaudit au convoi funéraire d’un grand homme ou d’un soldat tombé au combat. Nous saluons sincèrement ce choix ultime et le courage qu’il a fallu.
Car je suis sûr qu’il n’y en a pas un sur dix ici qui croit en la résurrection, la réincarnation, tous ces machins. La vie éternelle, c’était hier...
Un couple passa devant eux, un très vieil homme dans un fauteuil roulant poussé par sa femme tout aussi âgée. L’homme paraissait assoupi et portait un plaid à carreaux sur ses jambes. La femme avait un beau visage tout ridé, à la fois extatique et serein. Le jeune homme leur adressa un salut amical. Peu de temps après, leur parvinrent de la falaise quelques applaudissements.
Lui avait renoncé à sortir son calepin pour prendre des notes. Infiniment indécent, pensa t-il.
— Mm... mais pourquoi ici ?
— Je suppose que la vue est belle, répondit en souriant le jeune homme. Ou que la falaise est suffisamment haute pour ne pas t’accorder une seconde chance !
C’est tout de même mieux que de se jeter sous un train, non ? Qui a eu l’idée le premier ? Tu sais, les mouvements de masse commencent parfois par un seul individu. D’un groupe à l'autre, la mémoire se transmet de cette influenceuse pionnière dont on a perdu le nom. Tu trouveras ici et là des petites stèles votives qui lui sont dédiées. C’est elle qui aurait la première lancé cette tendance. Elle proposait de faire sécession, de faire retraite absolue et définitive de ce monde, de communier une dernière fois entre gens de bonne volonté avant de larguer les amarres. Un ultime pied de nez au système, un geste de liberté intégrale et absolue. Certains disent qu’elle avait été performeuse, chamane... prêtresse, gourou, sorcière, que sais-je encore ! D’autres affirment que Tanat viendrait du grec thanatos, la mort. Peu importe. Sois assuré que tous partent en paix. Dis-le bien à tous ceux que tu rencontreras quand tu seras rentré chez toi. Car j’ai bien compris que tu n’es pas venu dans le but de prendre ton envol. Tu poses trop de questions. Tu te poses trop de questions. Tu n’es pas encore prêt pour ton envol.
Car après tout, ce n’est qu’un simple envol, n’est-ce pas ?
Il salua le jeune homme en joignant ses deux mains et en s’inclinant profondément à la façon asiatique sans ajouter un mot car il n’y avait aucune formule adaptée à ces échanges bouleversants. Le cap Tanat n’avait pas remis en question son optimisme foncier. Mais la détermination calme de tous ces gens l’avait profondément impressionné. Si seulement il avait pu partager un peu de leur apaisement...
Une pluie douce commença à tomber. Il se retourna à pas lents et se résolut à reprendre la route. Quelle route ? Trop de questions. Aucune réponse.
Si quelqu’un venait encore à évoquer les rumeurs autour du cap Tanat, il se contenterait de hausser les épaules : « Des bobards, un point c’est tout ».
Gérard Bastide.
Gérard Bastide est un écrivain contemporain français, mais aussi une figure assez atypique: c’est un artiste polyvalent et un créateur engagé, difficile à classer dans une seule catégorie.
Il se décrit lui-même comme un « polyfaiseur de multichoses ». Il a exercé ou pratique encore de nombreuses activités : professeur d’arts plastiques, écrivain (nouvelles, récits, poésie), artiste plasticien, musicien et conteur, clown et comédien, militant écologiste, cyclo-voyageur passionné.
Cette multiplicité se retrouve dans son œuvre, souvent hybride et imaginative.
Il écrit principalement des nouvelles, des récits de voyage, des textes poétiques ou expérimentaux. Son écriture est souvent poétique et décalée, nourrie par le voyage et l’imaginaire, marquée par une sensibilité écologique et humaniste.
Bastide ne se limite pas à la littérature : il vit dans une démarche écologique radicale (habitat autonome, permaculture, etc.), il considère ses récits comme une extension de ses expériences de vie et il se définit aussi comme un « rencontreur d’histoires ».
Gérard Bastide est un écrivain-artiste inclassable, proche des figures de conteurs voyageurs. Plus qu’un romancier traditionnel, c’est un créateur multidisciplinaire dont les textes mêlent imaginaire, écologie, humour et philosophie du quotidien.
Publications
Le voyageur est un menteur (2019) — Un récit où le voyage devient prétexte à brouiller la frontière entre réalité vécue et imaginaire reconstruit.
Un cœur brûlant (2021) — Un texte introspectif qui explore les élans intimes, les passions et les fragilités humaines.
En nous les bêtes (2024) — Un recueil de nouvelles qui interroge la part animale en chacun à travers des situations à la fois étranges et profondément humaines.
L’homme aux semelles de vent — Un récit inspiré par la marche et l’errance, où le déplacement devient une forme de quête intérieure.
Petites histoires naturelles — Une série de textes courts qui observent le vivant avec poésie et un regard décalé.
Chroniques du presque rien — Un ensemble de fragments littéraires qui célèbrent les détails du quotidien souvent ignorés.
Carnets de route immobile — Un paradoxe narratif où le voyage se fait sans bouger, à travers l’imaginaire et la contemplation.
Le rire du colibri — Un livre qui mêle humour et conscience écologique en valorisant les petits gestes face aux grands enjeux.
Récompenses
Prix de la revue L’Encrier renversé (1998) — Gérard Bastide fait partie des auteurs primés pour sa nouvelle « L’en allée de Jérusalem ».
1er prix (catégorie adultes) – Concours de nouvelles du Muséum de Toulouse (2023) — Récompense obtenue pour la nouvelle « À l’abordage »..



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